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jeudi, 28 octobre 2004

Le dossier médical informatisé, une nouvelle carte d’identité ?

Le_monde

Article publié dans Le Monde du 21/09/04.

"Désolé, cher monsieur, mais, après examen de votre dossier médical, nous ne pouvons pas vous accorder ce prêt bancaire." Cette réponse, aujourd’hui, ne nous surprend plus. Le banquier ne va pas prendre le risque de prêter de l’argent à un citoyen susceptible de tomber malade ou d’être atteint d’un handicap. Une santé aléatoire rend la vie professionnelle difficile et les remboursements incertains. Cette logique financière est, dans notre société, implacable !

"Désolé, cher monsieur, mais après examen de votre dossier médical, notre directeur des ressources humaines n’a pas retenu votre candidature au poste proposé." Cette réponse-là est pour demain matin. Et en toute logique d’entreprise, que dire de ce jeune directeur dynamique qui, en refusant l’embauche d’individus susceptibles de tomber malades, ne cherche qu’à limiter l’absentéisme ? On est là dans une logique de rentabilité, on fait des affaires, et non la charité !

"Désolé, cher compatriote, nous ne pouvons retenir votre dossier d’inscription en faculté à la vue de votre dossier médical et surtout de votre analyse génétique. Certes, vous avez 20 ans, vous disposez d’un excellent livret scolaire, mais vous êtes porteur des gènes Ppa42, cb241 et Fct75 et, avec ce profil génétique, vous avez toutes les chances de ne pas atteindre la cinquantaine." Cette réponse est peut-être pour demain. Là encore, le raisonnement économique est imparable. Que reprocher à une société raisonnable qui cherche à investir sur ses meilleurs citoyens en se donnant les moyens de les sélectionner dès le début des études ? Rien, bien sûr, puisque l’argent des citoyens doit être utilisé au mieux.

Cette imperceptible évolution relève-t-elle de la science-fiction ? Pas sûr. Les restrictions exercées par les banques sont entrées dans les mœurs, et l’intrusion permanente des assurances dans le secret médical n’est remise en cause par personne. Pire, il ne suffit pas d’être malade, le seul fait de passer certains examens biologiques peut être préjudiciable. On sait que se faire faire une recherche de sérologie HIV est considéré dans certains dossiers comme preuve d’une instabilité sentimentale.

Avec le dossier médical informatisé que l’on met actuellement en place, on franchit une nouvelle étape. Certes, aujourd’hui, on nous l’affirme, le seul objectif est de lutter contre le gâchis et de réduire le déficit de la Sécurité sociale : éviter 2 échographies la même semaine ou 2 consultations de spécialistes en 3 jours. Soit, mais, demain, une fois créé, ce dossier médical très complet, puisque informatisé, ne servira-t-il qu’à cela ? Ne sera-t-il pas utilisé à des fins nouvelles, imprévues ?

Déjà, lors de la création du livret médical par le gouvernement Balladur, certains médecins avaient tiré la sonnette d’alarme sur l’utilisation abusive de ce document non confidentiel qui pouvait, dans certaines circonstances, pénaliser le patient. C’est pour cette raison que nombre de pédiatres, à l’époque, s’étaient engagés à ne pas y faire figurer certaines maladies susceptibles de porter préjudice à l’enfant dans son insertion sociale, comme, par exemple, l’épilepsie.

Avec un dossier médical informatisé obligatoire, le danger devient majeur. Qui empêchera, dans quelque temps, un dirigeant d’entreprise de connaître officieusement le dossier médical ? Quel candidat en recherche de poste s’y opposera ? Une fois inscrit, l’antécédent de dépression nerveuse ne restera-t-il pas à vie comme une preuve d’instabilité psychique ? L’on voit déjà la moue dubitative de l’examinateur du dossier. Je ne parle pas de celui qui sera traité pour une maladie chronique. Celui-là n’aura que ses yeux pour pleurer. On connaît dès aujourd’hui la discrimination à l’embauche en cas de handicap visible. Il n’y a aucune raison que la même discrimination ne s’exerce pas si le handicap invisible, par exemple le diabète, devient visible.

Et, dans l’avenir proche, lorsque nous connaîtrons notre carte génétique, rien ne sera plus simple que de l’inscrire sur le dossier médical. On nous expliquera alors que tout cela est pour notre bien, que le seul objectif est un meilleur suivi des risques, une surveillance préventive des maladies. Les arguments ne manqueront pas. Mais ce dossier médical renforcé pourra devenir non seulement une pièce d’identité, mais un moyen de contrôle et de sélection des individus dans leur vie professionnelle et privée.

Notre société sécuritaire en période de panique n’est pas en mal d’imagination. Quand on voit la multiplication un peu partout des systèmes de contrôle et de sécurité, on est en droit de s’interroger sur les risques de tout système informatisé qui nous met en carte. Pour entrer aux Etats-Unis, l’étranger ne doit-il pas, depuis peu, fournir 35 paramètres ? Les renseignements médicaux feront bientôt partie de ces paramètres, si nous n’y prenons garde. Ainsi, pour pister quelques fraudeurs, nous mettons en place un arsenal inquiétant.

Bien d’autres champs d’économies méritent d’être explorés : une meilleure gestion des soins d’urgence, une meilleure coordination des structures sanitaires et, s’il faut renforcer les contrôles, peut-être peut-on se pencher sur les indications abusives de certaines explorations onéreuses ou les coûts de plus en plus exorbitants des médicaments. Encore faut-il s’en donner les moyens avec des contrôleurs non pas tatillons, mais de haut niveau et efficaces. Je ne suis pas sûr qu’avec ce dossier informatisé notre santé aille mieux, que la Sécurité sociale améliore ses finances, mais je suis certain que notre liberté finira par être menacée.

Denis Labayle, médecin, chef de service (hépato-gastro-entérologie) à l’Hôpital sud-francilien.

Posted by Thierry Abiven on octobre 28, 2004 at 08:11 AM dans Dossier santé : problèmatique | Permalink

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